Il n’y a pas d’anesthésie hypnotique…et c’est pour ça que ça marche !

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Il n’y a pas d’anesthésie hypnotique…et c’est pour ça que ça marche !

Petite réflexion sur la notion d’anesthésie et l’hypnose à partir de l’actualité…des avis et commentaires ? Parlons en sur Facebook ici.
Comme les questions ont fusé autour de moi, je fais cet article sous la forme de questions/réponses !

Une base exacte, un faux buzz

Alors, c’était juste un faux buzz cette histoire?
Ce n’est pas la première fois que les journaux et les réseaux vont enjoliver une info pour faire la course au buzz et au click.
Depuis le début de la semaine dernière on entend parler d’un homme qui aurait subi une intervention à coeur ouvert, sans anesthésie locale (AL) ni générale (AG).
Cet excellent article de factchecking rétablit les faits, je le recommande !

 

Rien n’était vrai dans les articles inexacts?
Si, bien sur.
-c’est effectivement une opération qui concerne le cœur !
il s’agit d’un « TAVI » : un remplacement de valve aortique qui se fait par l’artère fémorale, technique formidable (et d’origine française !) qui permet d’éviter l’anesthésie générale et le « cœur ouvert » (on passe par l’intérieur du système vasculaire en somme)
-il y a bien eu une séance d’hypnose en lieu et place d’une médication sedative

 

Et qu’est-ce qui était faux alors?
Ce qui est à rectifier :
-ce n’est pas une opération à cœur ouvert
-ce n’est pas une opération qui nécessite habituellement une AG
-il y a bien eu une anesthésie médicamenteuse: en l’occurence locale au niveau femoral

 

Ok donc à quoi servait l’hypnose ici?
Difficile à dire. On ne peut pas savoir exactement ce qui fait une décision médicale de recourir à telle ou telle technique sans connaître le dossier médical, que bien entendu on n’a pas à connaître (secret médical) !
On ne peut que deviner: nous savons qu’il s’agissait d’un homme âgé. À cet âge là moins on injecte de médicaments et mieux c’est  !
Il s’agit d’apaiser une douleur et/ou une anxiété qui sont déjà habituellement gérables sans AG, on évite une médication, des effets secondaires, et on connaît l’effet potentiellement sédatif de certaines hypnoses. D’autres facteurs peuvent entrer en jeu pour vouloir éviter au maximum les produits (l’état hépatique, rénal, des allergies…).
Au final, cet homme a eu moins de produits en intraveineuse et semble avoir bien vécu son opération (c’est donc « gagnant/gagnant » ) et surtout souhaitons lui une longue et bonne vie avec cette prothèse toute neuve !

Hypnose, anesthésie et gestes médicaux

On fait donc usuellement des opérations qui ne nécessitent pas l’AG, en ajoutant de l’hypnose pour augmenter confort, sédation, anxiolyse, antalgie…
Exactement. Des opérations gynécologiques (IVG…), de la chirurgie dentaire bien sur, dermatologique, de la radiologie interventionnelle, les gestes douloureux aux urgences, en cancérologie…

 

Mais du coup: y a-t-il des chirurgies, qui elles seraient usuellement sous AG qui peuvent être faites sous hypnose ?
Oui bien sur ! Plein ! Et tous les jours dans de nombreux blocs opératoires…
De nombreuses études ont été réalisées, comparant l’usage dune anesthésie locale + hypnose à l’usage d’une anesthésie générale. Une grande pionnière francophone de ce domaine est Marie-Elisabeth Faymonville, mais il y en a bien d’autres et on peut dire que dans certains hôpitaux c’est devenu courant.
Thyroïdectomies, tumorectomies mammaires, chirurgie plastique, grands brulés (pour les changements de pansements afin d’éviter d’avoir à faire plusieurs AG par semaine), adénectomie et j’en passe.
Pour le patient: pas plus de douleur et surtout moins d’angoisse, moins de drogues donc moins d’effets secondaires, une reprise plus rapide…
Rappelons nous aussi que l’hypnose a été la première forme d’anesthésique au 19ème siècle, Braid qui inventa le terme « hypnotisme » était chirurgien, Cloquet qui impressionna l’académie de médecine en faisant une mastectomie sous hypnose en 1846, Esdaile qui fait des centaines d’opérations aux indes grâce au « sommeil magnétique »… Abandonnée à l’invention du chloroforme et des anesthésiques chimiques, son usage est de nouveau plébiscité 150 ans plus tard…notamment pour éviter le surplus de chimie !

 

Habituellement on fait cette AL+hypnose et on met une sedation en plus en intra veineuse ou même pas ?
On peut. Et dans certaines études on a même montré que c’était encore mieux d’associer les deux (pour la douleur et l’anxiété par exemple). Ce n’est pas une obligation mais c’est courant.

 

Et la locale? C’est nécessaire?
Pareil, on peut s’en passer théoriquement. On peut faire certains gestes locaux (points de suture ou autres) sans locale…ou avec !

 

Et pourquoi le ferait-on si on peut s’en passer? En faisant une locale ou une sédation légère on « sous utilise » l’hypnose non?
Un élément important du raisonnement médical est la notion de « rapport bénéfices/risques » (ou « bénéfices/coût » si on est plus cynique, mais on ne peut plus nier cet aspect là de nos jours…).
Si le bénéfice est important et le risque faible, il devient peu éthique d’en priver le patient !
L’anesthésie locale de la peau par exemple (lors d’une chirurgie ou geste urgent) est un geste simple, peu coûteux, très peu risqué, facile à maîtriser.
S’ils présentent une vraie valeur ajoutés, pourquoi en priver le patient? S’ils sont simples d’utilisation et améliorent aussi le confort du praticien pour les cas qui seraient partiellement « non-réceptifs » à la technique?
Pour prouver que ça marche? Qu’on est le plus fort? Voire pour « jouer au cowboy » comme on dit en médecine?
Inversement il est bon de savoir qu’on peut user d’hypnose pour remplacer l’AL dans des situations ou c’est impossible, risqué ou non souhaité par le patient* quand on a le choix…
Il faut voir au cas par cas bien sur, on doit toujours décider en fonction d’une situation clinique donnée. Mais retenons que ce n’est pas parce que quelque chose est possible que c’est toujours souhaitable ! L’hypnose peut faire des choses épatantes, presque magiques. Mais la médecine (et la thérapie aussi d’ailleurs) ne doivent pas être une démonstration de force, mais plutôt avoir pour but le soulagement de la personne.

 

Au fait, c’est quoi une anesthésie ?
L’anesthésie (je reste dans une définition moderne et neurologique, on verra plus tard qu’il y a eu des évolutions dans ce domaine) c’est la perte de la capacité à ressentir toute sensation.
Pour qu’on ne ressente pas la sensation il faut
-soit qu’elle ne soit pas émise par l’émetteur  (par exemple si les nerfs de votre plexus brachial sont sectionnés par un accident: votre bras sera paralysé (les informations motrices ne lui parviendront pas du cerveau) et il sera anesthésié, insensibilisé (si on touche ou caresse ou brule ou frappe votre bras, le nerf étant sectionné, l’information émise par le bras n’arrivera pas au cerveau…)
-soit qu’elle n’est pas reçue (par exemple si la zone du cerveau recevant les informations de la sensibilité du bras était lésée suite à une lésion ou un accident cérébral etc. alors elle ne serait plus en état de recevoir ces informations. Il y aurait également anesthésie.

 

Et ce qu’on fait lors d’une anesthésie chimique?
C’est un peu cela.
On peut faire une ALR (anesthésie locorégionale) par exemple on injecte des produits dans le plexus brachial, on coupe la fonction des nerfs du bras temporairement (chimiquement) et le bras est paralysé, c’est l’émetteur qu’on désactive.
Ou alors une AG: on injecte un produit qui fait perdre conscience totalement. On met le cerveau hors d’état de percevoir. Et on lui adjoint un antalgique morphinique extrêmement puissant également. On peut y adjoindre en plus un « curarisant » qui permet une détente musculaire totale ce qui facilite le geste. Le patient doit être intubé et ventilé car il ne peut plus respirer de façon autonome. Là c’est le récepteur qui est « off ».

 

Impressionnant ! Risqué?
De moins en moins. Si vous êtes en bonne santé, le risque à faire une AG est comparable à celui qu’on prend en traversant la rue…
Un geste de mieux en mieux maîtrisé mais qui reste lourd malgré tout et nécessite une certaine quantité de produits. Donc pour les personnes fragiles ou tout simplement quand c’est possible et sur certaines indications maîtrisées par l’équipe anesthésique ou chirurgicale, l’hypnose est une belle alternative.

 

L’occasion de précisions sur « l’anesthésie hypnotique »…

Bon revenons à la l’hypnose. Pensez-vous qu’on puisse parler « d’anesthésie hypnotique » ?
Non. Il ne me paraît pas exact de parler d’anesthésie.
Il existe une hypno-analgesie (diminution de la douleur), une hypnosedation…mais pas une hypno-anesthésie.
L’info est bien émise, et elle arrive au cerveau…

 

Mais si ça n’anesthésie pas, pourquoi ça marche?
Ça marche, et avec l’utilisation d’un phénomène encore plus impressionnant, selon moi, que si ça anesthésiait vraiment…
La clé du fonctionnement de cette affaire (et nous le verrons, de mon point de vue, probablement de l’hypnose tout court) est, (non pas l’expérience d’anihilation de sensation que serait une véritable anesthésie!) mais de modification perceptive. Soit de modification de sa hiérarchie de traitement ou de sa modalité de traitement.

 

Euh…en clair, ça donne quoi?
Je prend souvent ce même exemple: essayez de ressentir, là, maintenant, pendant quelques secondes, le contact des vêtements sur votre peau…vous y êtes?
Très bien. Ce n’était pas de l’hypnose. Mais c’était une expérience (très légère) qui est de la même famille !
L’information sensorielle existait avant que je vous la fasse remarquer, elle arrivait au cerveau…mais n’était pas traitée en priorité. En vous « suggérant » d’y amener votre attention, sa hiérarchie change.
L’hypnose use d’outils pour modifier encore plus fortement cette hiérarchie parmi les 400 000 infos qui nous arrivent chaque seconde. Elle utilise cette capacité naturelle, et l’intensifie dans un but thérapeutique.
L’information « douleur » est censée être traitée en priorité, c’est logique et c’est un mécanisme de survie indispensable. Mais si temporairement, de façon plus intense que ma petite suggestion sur les vêtements, et de façon suffisamment stable, sécure, accompagnée, on peut modifier sa priorité, en la reléguant au second (ou au n-ième) plan par rapport aux proposition de l’hypnotiste, tout le cadre perceptif change !
On peut aussi changer sa qualité de traitement (en la transformant en une autre sensation, en chaleur ou en lumière…) tout comme dans la vraie vie (mais de façon moins intense, moins stable, moins accompagnée) on prend une sensation pour une autre, on confond un goût, une voix ou une texture avec un.e autre.

 

Et quand on dit qu’on accède à l’inconscient…
…c’est qu’on accède à ces modalités de traitements et de ces hiérarchisations qui sont habituellement non conscientes !

 

Et pour obtenir cela?
Comme précisé, il faut que ce soit
plus « intense » (c’est à dire que la perception dans laquelle on s’absorbe devienne notre priorité, de façon forte, qu’elle soit renforcée, par exemple si c’est un paysage autre, qu’il soit quasiment « halluciné » « comme si on y était », qu’on ressente « vraiment » la chaleur du soleil ou le vent glacé sur le bout du nez et les oreilles… si c’est la voix du thérapeute : que l’on entende plus que celle-ci, que si c’est une ou des sensations internes: la focalisation dessus soit vraiment importante voire quasi exclusive du reste…)
plus « stable » (si je vous demande juste comme ça de vous focaliser sur vos pieds dans vos chaussures, un rien va vous en distraire, en hypnose on pourrait vous aider à augmenter vos capacités d’absorption, de focalisation)
plus « accompagnée » (pour jouer à ressentir votre langue dans votre bouche, ça va. Mais pour se laisser aller à fermer les yeux (donc renoncer à la vigilance visuelle) et se laisser subir une opération il faut être en confiance (et le mot est faible) avec le thérapeute…)
Alors si déjà je peux me laisser aller à ressentir une sensation différente, puis une autre que je ne pensais pas ressentir, alors d’autres certitudes cèdent et petit à petit révèlent d’autres compétences intérieures, comme cette capacité (usuellement présente que dans les cas de survie !) d’être si absorbé, tellement « ailleurs » que je n’en ressens plus la douleur ou qu’elle n’a plus son aspect douloureux ou que j’ai même l’impression de ne plus rien ressentir du tout…

 

Bon ok, mais pourquoi use-t-on du terme d’anesthésie en hypnose?… Les « anciens » (Janet etc.) et même Erickson l’emploie !
Oui ! Mais je vais être obligé d’être un peu précis, technique et sémantique pour répondre.
Il faut se replacer dans le contexte. La définition de l’époque, se place dans leur objet d’étude ! Janet était titulaire de la chaire de « Psychologie expériementale » . Donc quand il parle de l’incapacité à ressentir, il en parle au niveau « phénoménologique »: il décrit le phénomène tel qu’il est constaté par le sujet (qui n’a pas conscience d’être touché/mu/déplacé à telle ou telle partie du corps suggérée endormie) et par l’opérateur étonné qui constate l’absence de réaction du sujet à la sensation.
Pour Janet (merci à Antoine Garnier de m’avoir fait remarquer cela) et ses suiveurs dont Erickson fait partie , l’anesthésie est une « hallucination négative ». Par exemple une anesthésie auditive serait ne pas percevoir un son (alors même que celui-ci est parvenu à mes oreilles puisque l’appareil auditif fonctionnait et que la personne n’avait pas « perdu connaissance/perdu conscience » mais était hypnotisée).
Alors qu’une hallucination est (prenons pour être contemporain de Janet la définition très 19ème siècle d’Esquirol, père fondateur de la psychiatrie) une « perception sans objet ».
Une hallucination négative serait donc une absence de perception…alors qu’il y a un objet  !
Mais la définition est devenue plus neurologique que phénoménologique avec le temps.
Par exemple la définition de l’hallucination positive a été utilement complétée par Henry Ey (dans son manuel de psychiatrie, donc notamment dans le cadre des psychoses !) comme « une perception sans objet à percevoir »…ce qui change tout évidemment.
Car si on prend par exemple une douleur de membre fantôme (une personne amputée a mal à un membre qui, de facto, n’est plus physiquement là), on sait aujourd’hui que les fibres nerveuses sectionnées continuent à décharger parfois des informations aberrantes que le cerveau interprète comme de la douleur. Il y a bien quelque chose à percevoir! Ce n’est pas une hallucination…
À la différence d’une hallucination psychotique (il n’y a pas de « voix » émise dans la pièce mais le patient dit en entendre une, émise, à son insu, par son cerveau), ou d’une hallucination « hypnotique » (je suis si absorbé dans la suggestion d’un lieu chaud que j’ai « réellement » chaud et que je transpire).**
En miroir je dirais qu’une hallucination négative est le produit d’un traitement par l’esprit (souvent non-consicent) d’une information qui arrive à destination mais est traitée de telle sorte qu’elle n’est pas perçue par le sujet (changement de hiérarchie) ou perçue différemment (changement de modalité).
Il n’y « réagit pas » ou il y réagit différemment. Mais l’info est émise et reçue…
Une anesthésie par contre, c’est la perception qui est absente. Et cela, l’hypnose ne le permet pas.
Les termes employés par les anesthésistes qui pratiquent l’hypnose sont très précis, et à dessein !
On parle d’hypno-sédation, il n’y a pas perte de conscience… On parle d’hypno-analgésie, car il y a une analgésie (diminution de la perception de la douleur) mais pas une anesthésie, et pas non plus une « antalgie » (comme pour un médicament qui modifierait l’information douloureuse transmise par le nerf ou reçue par le cerveau par un procédé chimique).***

 

Cette modification perceptive serait un fonctionnement central de l’hypnose…même en dehors de l’aspect purement physique et médical?
En tout cas un aspect majeur. Après tout, c’est bien le changement de hiérarchie ou une façon différente de percevoir quelque chose (une peur, une émotion, un souvenir, une idée, une sensation gênante) qui fait la thérapie. On ne change pas « l’objet à percevoir » mais sa perception…
Ce n’est pas une anesthésie qui nous change, c’est une modification perceptive.
Nous ne pouvons changer les faits immuables, nous ne pouvons nous sentir pleinement sujet d’une action quand une chimie extérieure agit sur nous.
Mais cette reprise du pouvoir par le sujet, par son esprit, de la manière de percevoir les informations, de la manière de traiter leur hiérarchie, me semble être un mécanisme tout à fait spécifique, unique et particulièrement impressionnant, au coeur même de l’hypnose et de sa magie apparente, en thérapie, en anesthésie ou ailleurs.

 

 

Notes:
*Par exemple on pourrait faire des soins dentaires « à vif », ou sous locale, ou sous locale + hypnose ou sous hypnose tout court si le patient ne souhaite pas de piqure, ne souhaite pas avoir la machoire insensibilisée etc.
**Et il ne s’agit pas juste d’une distinction entre ce qui serait suscité par le corps ou l’esprit (cette séparation n’étant plus franchement pertinente) mais plutôt d’une information ascendante ou descendante.

***Cette affirmation peut être nuancée par le fait que des doses de morphiniques sont émises par le cerveau en hypnose si on suggère l’analgésie, malgré tout, c’est tout de même la suggestion de modification perceptive qui déclenche cela comme une conséquence, tout comme un placebo peut aussi modifier notre chimie…

PS vous travaillez dans un bloc opératoire, des urgences, un cabinet dentaire, ou êtes intéressé par la prise en charge de la douleur par l’hypnose, parlons-en. N’hésitez pas à nous contacter via le formulaire de contact.

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